La stratégie de « changement de régime » en Iran ignore la profondeur théologique et culturelle du chiisme

La doctrine occidentale de « changement de régime » appliquée à l’Iran a été construite sur des hypothèses politiques qui ne reflètent pas la nature théocratique du système iranien. La centralité du leadership clérical et la culture du martyre dans le chiisme génèrent des mécanismes de cohésion qui défient les logiques classiques de déstabilisation. En ignorant ces structures religieuses profondément enracinées, l’élimination d’un leader a renforcé (et non affaibli) la légitimité du régime.
L’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei le 28 février 2026 a représenté l’un des événements géopolitiques les plus significatifs au Moyen-Orient au cours des dernières décennies. L’opération, attribuée aux États-Unis et à Israël, s’inscrit dans une logique stratégique bien connue dans la doctrine militaire occidentale : éliminer le leader central d’un système politique dans l’espoir de provoquer sa déstabilisation interne. Cette stratégie suppose que, sans sa figure dominante, le régime perdra sa cohésion et ouvrira la voie à un changement politique impulsé depuis la société.
Cependant, ce calcul semble avoir reposé sur une compréhension incomplète de la nature du pouvoir dans la République islamique d’Iran. Le système iranien n’est pas uniquement un régime autoritaire classique ni une dictature personnaliste. Il s’agit d’une architecture politique profondément ancrée dans une vision religieuse spécifique : le chiisme duodécimain et sa conception du leadership clérical comme guide spirituel et politique de la communauté.
Analysons pourquoi la stratégie américaine fondée sur la promotion d’un changement de régime — d’abord en encourageant des protestations internes puis en misant sur l’élimination du guide suprême — constitue une erreur stratégique majeure. L’hypothèse centrale est que cette stratégie a ignoré trois facteurs fondamentaux : la différence structurelle entre l’islam sunnite et l’islam chiite, la centralité du martyre dans la culture politique chiite et l’autorité morale que représente la figure de l’ayatollah dans la hiérarchie religieuse.
Dans cette perspective, loin de provoquer l’effondrement du régime iranien, l’assassinat de Khamenei a produit l’effet inverse : renforcer la cohésion idéologique du système, consolider la narration de résistance face à l’Occident et amplifier la dimension transnationale du leadership religieux chiite dans le monde musulman.
Sunnites et chiites : une fracture historique aux conséquences politiques
La division entre sunnites et chiites constitue la principale fracture doctrinale au sein de l’islam et continue de façonner la géopolitique du Moyen-Orient jusqu’à aujourd’hui. Cette division n’est pas uniquement théologique ; elle implique également des différences profondes dans la conception de l’autorité politique et religieuse au sein de la communauté musulmane. L’origine de cette rupture remonte à l’année 632, après la mort du prophète Mahomet. Une partie de la communauté considérait que le leadership devait revenir aux compagnons du prophète choisis par consensus. De cette position est né le sunnisme. Une autre partie soutenait que le leadership légitime devait rester au sein de la famille du prophète, plus précisément chez son cousin et gendre Ali. De cette interprétation est né le chiisme.
Au fil des siècles, cette différence initiale a évolué vers des modèles religieux profondément distincts. L’islam sunnite se caractérise par une structure religieuse décentralisée, dans laquelle aucun clerc ne possède d’autorité universelle sur la communauté. En revanche, l’islam chiite a développé une hiérarchie cléricale beaucoup plus structurée, dans laquelle les grands juristes religieux jouent un rôle central dans l’interprétation de la loi islamique.
Cette différence a des implications politiques décisives. Alors que le sunnisme tend à séparer plus clairement le pouvoir religieux du pouvoir politique, le chiisme a développé une tradition dans laquelle les juristes religieux peuvent exercer une autorité politique directe. La République islamique d’Iran est l’exemple le plus clair de cette tradition : un système dans lequel le leadership religieux se trouve au cœur même du pouvoir de l’État.
Le martyre comme moteur de l’identité politique dans le chiisme
Pour comprendre la réaction du monde chiite à l’assassinat de Khamenei, il est essentiel d’analyser le concept de martyre, l’un des piliers culturels et religieux du chiisme. Contrairement à d’autres traditions politiques, le sacrifice d’un leader ne fragilise pas nécessairement un mouvement ; il peut devenir un puissant catalyseur de cohésion collective.
L’épisode fondateur de cette tradition est la bataille de Karbala en l’an 680. Lors de cet événement, Hussein ibn Ali (petit-fils du prophète Mahomet) affronta le calife omeyyade Yazid et mourut avec un petit groupe de partisans après avoir été encerclé par une armée largement supérieure. Dans la narration chiite, cet épisode symbolise la résistance morale face à la tyrannie et à l’injustice. Avec le temps, le martyre de Hussein est devenu l’axe central de l’identité chiite. Chaque année, lors de la fête d’Achoura, des millions de croyants commémorent cet événement à travers des rituels de deuil rappelant le sacrifice de l’imam. Ce souvenir n’est pas uniquement religieux ; il transmet également une éthique politique fondée sur la résistance face à l’oppression.
Dans cette vision du monde, le martyre ne représente pas une défaite mais une forme suprême de légitimité morale. Lorsqu’un leader meurt dans des circonstances pouvant être interprétées comme un sacrifice pour la communauté, sa figure acquiert une dimension symbolique encore plus forte. Dans ce contexte culturel, l’élimination d’un leader religieux peut renforcer la narration idéologique du mouvement auquel il appartenait, ce qui est précisément ce qui s’est produit.
L’ayatollah Khamenei lui-même était pleinement conscient de la forte probabilité d’être assassiné. Pendant des années, il avait fait des références publiques à la notion de martyre et à l’idée que sa vie personnelle était secondaire face à la survie de la République islamique. Le jour de sa mort, le 28 février, il ne se trouvait pas réfugié dans l’un des bunkers souterrains faisant partie de son système de sécurité. Selon plusieurs rapports ultérieurs, il se trouvait dans le bureau de sa résidence officielle à Téhéran, accompagné de plusieurs membres de sa famille et de proches conseillers, lorsque le complexe fut frappé par l’attaque aérienne israélienne qui mit fin à sa vie.
Ce fait renforce la narration que le régime iranien a promue après sa mort : l’image d’un leader religieux qui n’a pas cherché à se protéger dans un abri souterrain, mais qui est resté dans sa résidence en acceptant implicitement le risque de devenir martyr. Dans la cosmovision chiite, cette dimension symbolique n’est pas mineure, car elle se connecte directement à la tradition historique de leaders religieux acceptant le sacrifice personnel comme expression ultime de leur engagement envers la communauté.
Autorité religieuse et pouvoir politique dans la figure de l’ayatollah
La compréhension occidentale du système iranien se concentre souvent sur ses institutions politiques visibles : le président, le parlement ou l’appareil militaire. Cependant, le véritable noyau du pouvoir réside dans la figure du guide suprême, une autorité qui combine fonctions religieuses, politiques et stratégiques dans une seule position. Le titre d’ayatollah désigne un juriste islamique de très haut rang au sein du chiisme. Ces clercs ont atteint le niveau le plus élevé de connaissance théologique et juridique et sont considérés comme des guides spirituels pour des millions de croyants. Certains d’entre eux deviennent des références doctrinales mondiales dans le monde chiite.
Dans le système iranien, le guide suprême exerce une autorité qui dépasse largement la politique conventionnelle. Il ne dirige pas seulement les forces armées et ne définit pas seulement les grandes orientations stratégiques du pays ; il représente également une source de légitimité religieuse. Son autorité découle à la fois de sa position institutionnelle et de son prestige clérical. Ali Khamenei occupait ce poste depuis 1989 et était considéré comme l’un des clercs les plus influents du monde chiite. Seuls quelques leaders religieux, dont le grand ayatollah Ali al-Sistani à Najaf, possèdent une autorité comparable. Son assassinat n’a donc pas été perçu uniquement comme l’élimination d’un dirigeant politique, mais comme une attaque contre une figure religieuse d’une importance immense.
L’impact de l’assassinat de Khamenei en Iran et dans le monde chiite
La mort de Khamenei a provoqué une réaction complexe tant à l’intérieur de l’Iran que dans d’autres régions où existent d’importantes communautés chiites. Bien que le pays soit déjà marqué par des tensions internes et des critiques à l’égard du régime, l’assassinat du guide suprême a profondément reconfiguré le paysage politique.
À l’intérieur de l’Iran, le gouvernement a présenté sa mort comme un acte d’agression extérieure confirmant la narration historique du régime : la République islamique comme bastion de résistance face aux puissances étrangères. Ce discours a permis de mobiliser des secteurs de la société qui, bien que critiques envers certaines politiques gouvernementales, rejettent l’intervention étrangère.
Dans le même temps, l’appareil institutionnel de l’État a démontré une capacité remarquable de continuité. Le système politique iranien a précisément été conçu pour survivre aux crises de leadership grâce à des mécanismes de succession cléricale et politique. La transition vers un nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, fils du défunt Ali Khamenei, s’est déroulée dans ce cadre institutionnel.
Au-delà de l’Iran, l’impact symbolique a été considérable. Des communautés chiites en Irak, au Liban, à Bahreïn et dans d’autres régions du Moyen-Orient ont réagi par des manifestations de deuil et des déclarations de solidarité. Cela reflète le fait que le leadership religieux iranien possède une dimension qui dépasse les frontières de l’État iranien.
La stratégie américaine de changement de régime en Iran repose sur un diagnostic stratégique erroné
D’un point de vue stratégique, le pari de l’élimination du guide suprême semble avoir reposé sur une hypothèse fondamentale : que le régime iranien dépend excessivement d’une figure centrale et que sa disparition ouvrirait la voie à un soulèvement populaire et à l’effondrement du régime. Cette hypothèse s’inspire d’expériences historiques de chute de régimes personnalistes.
Cependant, le système iranien ne fonctionne pas exclusivement comme un régime personnaliste. Il s’agit d’une structure idéologique et religieuse complexe qui possède des mécanismes institutionnels de continuité. La légitimité du système ne dépend pas uniquement du leader, mais d’une narration révolutionnaire et religieuse profondément enracinée.
De plus, la logique du martyre dans le chiisme transforme la mort d’un leader en un puissant instrument de mobilisation symbolique. Au lieu d’affaiblir le régime, l’élimination d’une figure centrale a sans doute renforcé la perception que la communauté est attaquée et doit se rassembler autour de ses institutions.
Enfin, la dimension transnationale du chiisme politique implique que ce type d’événement résonne bien au-delà de l’Iran. La réaction des communautés chiites dans différents pays démontre que le leadership religieux iranien fait partie d’un réseau symbolique beaucoup plus large. Dans ce contexte, une stratégie conçue pour déstabiliser le régime a finalement renforcé sa légitimité et élargi son influence idéologique.
Le scénario actuel
Le scénario, comme le montre la situation actuelle, n’est donc pas l’effondrement immédiat du régime iranien, mais plutôt une phase de consolidation interne accompagnée d’une intensification du discours de résistance. À court et moyen terme, il est probable que le système politique iranien renforce sa cohésion interne, consolide la succession du leadership clérical et utilise l’assassinat de Khamenei comme élément central de sa légitimité politique et religieuse.
En d’autres termes, la stratégie destinée à affaiblir le régime a fini par renforcer exactement ce qu’elle cherchait à détruire. Dans le contexte de l’histoire politique du chiisme, le risque stratégique est clair : éliminer un leader peut supprimer un homme, mais peut aussi le transformer en symbole. Et les symboles, dans certaines cultures politiques, possèdent une capacité de mobilisation bien plus durable que n’importe quelle figure individuelle.
Khalil Sayyad Hilario
Fondateur & CEO SAHCO Consulting
Madrid, 12 mars 2026
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